Le pêcheur

10 juin , 2008

 

 Troisième jour à Baillique. On a déjà rencontré plusieurs personnes de la communauté mais cette fois, pour la première fois, on a réellement connaissance de la vie brésilienne. Un petit bateau était accosté à côté du nôtre. Dedans, 5 marins, qui attendent de réparer leur embarcation pour repartir pêcher au large. Un des pêcheurs nous a fait l’honneur de nous accorder quelques minutes pour nous parler de son métier. Un homme vraiment intéressant. Il a patiemment répondu à toutes nos questions. Ses petits yeux noirs, plus que nous regarder, nous sondaient, semblaient analyser chaque détail de notre physionomie. Personnellement, mes yeux en faisaient autant. Petit, les mains calleuses, l’air d’avoir dans le corps chaque instant passé en mer, il respirait la paix.  Ce qui était vraiment impressionnant, c’est que, loin d’être mécontent de sa vie que lui même qualifiait de difficile, il bénissait ses quarante deux ans de métier avec une passion qu’un PDG de compagnie égalerait difficilement. Au lieu d’être amer des conditions de vie qu’il savait peu enviable, il respirait l’amour qu’il avait  pour ses coéquipiers, ses quatre filles (dont il nous dit avec fierté qu’elles allaient toutes à l’université), et son métier. Un peu plus loin sur le quai, des enfants minuscules s’amusaient dans l’eau souillée du port. Ils jouaient avec une  pièce de monnaie, la lançaient, la rattrapaient, et riaient comme je n’ai jamais vu rire un enfant. En voyant ça, je ne pouvait m’empêcher de penser à l’air blasé des enfants québécois qui  reçoivent le Playstation 3 qu’ils avaient demandé pour Noël, et (sans vouloir être quétaine) des larmes jaillissent de mes yeux.
Je veux évidemment éviter de faire cliché, mais il faut absolument que je raconte à quel point ce simple matin passé sur le quai de Bailique m’a bouleversée. Des centaines de fois, comme sûrement bien d’autres, on m’a fait la réflexion que j’étais chanceuse d’être ou j’étais, que je faisais partie d’une minorité de privilégiés dans un monde ou la vie est loin d’être facile. Cette fois-ci, je vivais l’expérience, je voyais, touchait, sentait le choc culturel. Je me rends vraiment compte que je ne pouvait pas apprécier la vie que j’avais avant ce jour. Je savais très bien, avant, que tout le monde ne naît pas avec la même chance, j’avais parfaitement conscience des écarts monstrueux de richesse qui surplombent notre planète. Mais pour la première fois, j’étais capable de ressentir une sincère reconnaissance pour tout ce qui m’a été donné depuis ma naissance.Je veux éviter le banal cliché de la fille qui voit la pauvreté et qui crie à qui veut l’entendre qu’il faut se contenter de ce qu’on a parce que d’autres vivent pire. Je n’ai pas d’admiration pour le pêcheur parce qu’il est pauvre, mais parce qu’il a choisi d’être fier et heureux de sa vie, au lieu de regretter ce qu’il n’aura jamais. Il ne faut jamais cesser de tenter d’améliorer son propre sort, qu’on soit  millionnaire ou quêteux . Et la question n’est pas d’évaluer la valeur des peines de chacun, ni de nier celle des occidentaux sous prétexte qu’il naissent privilégiés. Je veux simplement dire qu’aujourd’hui, j’ai appris à être profondément reconnaissante de ce que j’ai, grâce à un vieux marin qui a bien voulu partager avec moi un bout de sa vie.

 

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